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L e   c o i n   d e s   a m i s

Stephen Jourdain par Gilles Farcet



"C’est  Yvan  Amar qui m’avait pour la première fois parlé de ce curieux bonhomme, longtemps agent immobilier à Montparnasse, véritable écrivain (entendons par là plus qu’un auteur de livres)  ayant au début des années soixante   fait paraître chez Gallimard un joyau préfacé par Jean Paulhan (Cette Vie m’aime) ,  spontanément « éveillé » à seize ans au terme d’une intense méditation autour du « cogito » de Descartes (le fameux « je pense donc je suis »)…

Témoin précurseur d’un « éveil sauvage », bien longtemps avant que les programmes des séminaires ad hoc et les pages de certaines  publications regorgent d’"éveillés", tous bien entendu advenus sans recherche ni maître, tous prétendument  libres de chez libre et suprêmement cools selon les représentations bien naïves du petit milieu dans lequel ils prospèrent, l’ami Steve était, j’ose l’écrire, d’une toute autre trempe que la quasi totalité de ceux qui sont venus bien après lui. Sa puissance intellectuelle, la magie poétique de sa plume, sa personnalité complètement hors normes (mon dieu comme tant de ceux qui se proclament éveillés se montrent prévisibles, y compris dans leur prétention à l’imprévisibilité ! ) et enfin cette innocence chez lui si désarmante , tout cela faisait de lui ce que j’appellerais un osni (objet spirituel non identifié), unique et inimitable, même s’il ne manque pas de suiveurs et d’imitateurs.

J’ai beaucoup, beaucoup aimé Steve, voilà. Et je sais qu’il m’aimait beaucoup. J’adorais sa tendresse, sa résonnance à Rimbaud, sa dimension de clown métaphysique, son élégance à deux sous (toujours impeccablement mis, il se fournissait en costumes et cravates chez les fripiers les plus improbables), son non conformisme viscéral et métaphysiquement motivé, son habitude de plonger en slip dans les torrents glacés et autres fontaines  (voir la séquence en ma compagnie à la fontaine de la place d’Uzès dans le film de Carole Marquand) … J’en étais même venu à , d’une certaine manière, aimer son addiction au tabac et à supporter ,quand il venait chez moi ou quand j’allais chez lui ,de vivre dans une tabagie infernale.

Quand il vint , invité par Arnaud, prendre la parole à l’assemblée générale d’Hauteville (en 99 ou 2000) , ce dernier me demanda de bien vouloir le suivre partout avec un cendrier et il reçut l’autorisation exceptionnelle de fumer sous la tente où avaient lieu les interventions. Sa manière d’allumer sa  cigarette, costume et cravate sur l’estrade à côté d’Arnaud, reste un moment d’anthologie. Idem pour les réactions que cela suscita chez certains et certaines. Animant à Hauteville peu après son passage parmi nous une réunion informelle, j’eus droit à trente six questions sur son rapport au tabac (« comment se fait il qu’il fume, tout de même, enfin, voyons, pourquoi et bla bla bla « ). Constatant que personne ou presque n’évoquait ce qu’il nous avait dit, je finis par lancer : « si vous assistiez au sermon sur la montagne et que le Christ allumait une clope au beau milieu, tout ce dont vous parleriez ensuite, c’est de la clope … »Lorsqu’au début des années 2OOO, je l’accompagnais en  Californie pour un colloque rassemblant tout le gratin de l’ »éveil », d’Eckhart Tolle à Gangaji en passant par Tony Parsons, sa chambre non fumeur (nous étions à La Jolla où on ne plaisante pas en matière d’air pur) baignait jour et nuit dans un brouillard tabagique derrière lequel on pouvait distinguer les grands portraits de ses ancêtres américains placés sur la cheminée …  Curieusement, les femmes de chambres, sans doute charmées par ce monsieur si élégant et gentil, ne disaient rien et s’abstenaient de faire un rapport à la direction de l’hôtel…"

Gilles Farcet - texte extrait de "Sur la route spirituelle", aux éditions du Relié